ROOMS de James Thierrée

Paris, samedi 3 juin 2023

Après avoir vu ROOMS de James Thierrée au Théâtre du Châtelet ce mercredi 31 mai 2023 à 20h.

Mon cher frère,

Cette fois, c’est sûr, je t’emmène voir le prochain spectacle de James Thierrée !


Cela me faciliterait tant la tâche plutôt que te rappeler comment je fonctionne, comment je marche… un peu penchée, un peu en déséquilibre, mais toujours structurée.
C’est juste une structure un peu circassienne, qui joue dans les hauteurs, qui s’amuse de l’espace dans ses trois dimensions, qui cherche le déséquilibre pour se rattraper un peu comme un clown, juste avant la chute. Qui se relève, toujours. Dans ma tête, parfois, ça fait des roulés-boulés, comme les acrobaties de James et de sa troupe, ça se met dans des positions bizarres, ça danse, ça grimpe, ça chante, ça tapote des mains et ça claque des doigts, ça fait du rythme depuis le pied jusqu’à la langue.

Un n’importe quoi poétique, parfois politique, souvent philosophique et joliment rêveur. Comme son spectacle. Et je m’amuse de la déconstruction de ma structure, parfois j’en joue, parfois j’en rage. Parfois j’enrage. De ne pas me faire comprendre. Dans tes yeux pleins d’amour et de tendresse pour moi, tu es perplexe. Je traîne dans mes longueurs langagières parce que je cherche. Tu t’impatientes. Je cherche. La justesse du mot, du ton, du volume et du rythme. De la hauteur, de la précision. Un terme.

Comme James dans son spectacle, avec sa troupe. Ça parle tout plein de langues dans ma tête – toutes celles que je parle ; et parfois je ne trouve pas mes mots. Alors je penche un peu la tête. Je glisse doucement ma paupière en remontant un coin de lèvre, pour me laisser le temps.

Le temps du souffle. D’une suspension. D’une respiration, comme James, dans son spectacle.

La suspension, c’est ce qui rythme souvent mes poèmes. Ce que j’ai appris lorsque l’on m’a enseigné la technique de Mime Corporel Dramatique d’Etienne Decroux. Combien de fois ne t’ai-je pas parlé de cette fameuse grammaire du silence ? Grammaire du mouvement, grammaire du corps. Que James déploie tel un virtuose sur la scène. Et puis il s’amuse, il joue, il rit, il chante, il danse, il aime et il se laisse aimer.

Il compose tout ce qu’il a décomposé l’instant d’avant. Il y a la pièce : room. Mais qu’est-ce que cette Room ? Qu’est-ce donc que cet espace qu’il cherche ? Qu’est-ce donc que ce lieu clos ou bien ouvert ? En désordre souvent – comme ma pensée – , un peu branlant parfois d’un mur au plafond diagonal. D’un bout de toit qui pend ou d’un décalage infime entre une planche et une autre.

Qu’est-ce que cette pièce ? Alors chanter pour trouver la résonance juste, l’écho qui renvoie le son réciproque. Alors tourner et faire tourner le sol, pour comprendre où ça glisse, où ça s’échappe. Où réponse il n’y a. Elle bat peut-être dessous. Sous ce plancher qui tourne, sous

ce plancher qui s’encastre comme un Tetris vivant. Où donc l’endroit, le lieu, la place exacte de cette réponse ? Où ? Et peu importe peut-être, l’exactitude…
James l’a dit lui-même : en sortant de là, que pourrions-nous bien raconter à celleux qui nous demandent : alors c’était quoi le sujet de la pièce ? Hm… pfiouuuuut ! Voilà. C’était ça. En un mouvement d’épaule.

Ce mouvement. Ce jeu de la composition parfaite de l’espace scénique, comme espace clos ou bien ouvert ; celui de la chambre, celui de la pièce, celui de la pensée, celui de l’intérieur de la peau, celui de soi. Qu’est-ce que c’est que soi ? Hm… Pfiouuuuut ! Voilà.
Et pourquoi, mais bordel pourquoi ?! se demande-t-on souvent. A propos du bordel de ce que c’est que cette vie-là. Mais POURQUOI, WHY, demande James dans son spectacle. Comme toi, comme moi, comme nous. À propos de tout et de rien, mais WHY ? POURQUOI ? A propos de ma communication qui te laisse si souvent perplexe.

Pas de réponse, mais alors pourquoi Pas ? Pourquoi pas chanter, danser, jouer des lumières et de la position de chaque être dans l’espace ? Du son, du souffle, du rythme du son et du souffle ? Pourquoi Pas s’amuser ? Pourquoi pas accepter le mouvement, qui parfois glisse comme le sol-tetris, qui parfois s’élève et s’envole. Et qu’on s’accroche à la corde pour tourner avec ce mouvement. Comme James au-dessus de la scène. Pourquoi pas un moment calme dans le remue-ménage, dans le remue-méninge du monde ? Pourquoi pas ?

Tu m’as appris, toi le scientifique des sciences qu’on dit « dures » et que je préfère appeler « exactes », tu m’as appris à ne pas dire pourquoi. Mais à dire plutôt comment.
Et dans mes sciences, qu’on appelle « humaines » ou « sociales » et que je trouve tout aussi « naturelles » que les tiennes, il manque de ce degré d’exactitude. Il y a un petit doute qui demeure. Une suspension. Un souffle. Le souffle du vivant.

Comme lorsque James s’accroche au cadre, qui pourrait être tableau vivant puisqu’il tourne. Qui pourrait être porte ou miroir. C’est un cadre tout plein de vide. Il y a l’espace dedans, derrière. J’ai failli dire l’espèce. Il y a ce quelque chose qu’on ne sait pas, qu’on laisse en suspension. Vivant. Mais ce savoir-là, qui émerge, qui n’est savoir puisqu’il est art, puisqu’il est sensation, ressenti, frisson… ou bien l’est-ce donc aussi ? C’est l’espace scénique. La justesse du son et du mouvement qui se répondent tout en résonnant avec la lumière, le jeu, le rire, les larmes, la rage et le désir. Désir d’exister, une fois comme ça, une fois pour toutes, peu importe. Il y a désir. Il y a joie. Il y a écho. Il y a vibration. Comme dans ma voix qui tremble parfois lorsque je t’écris ou que je te lis l’un de mes textes déstructurés dans sa structure même.

C’est l’art de composer avec ce que l’on est. L’art, l’art, c’est la vie, quoi…

emma filao